Nouvelle éducation sentimentale

PWA #39 avec France Ortelli

Récemment, je vous ai parlé de ces rencontres fortuites qui débouchent en invitation dans la newsletter. Cette nouvelle édition en est la suite indirecte, avec une invitée découverte dans le cadre de mes recherches pour une interview passée.

Et comme le hasard fait décidément bien les choses, la conversation qui suit m’a permis d’aborder non seulement d’explorer une nouvelle thématique, mais aussi un format d’écriture que je n’avais pas encore eu l’opportunité d’aborder.

Alors place au temps de l’amour, au temps des copains et de l’aventure !

En vous souhaitant une bonne lecture,

Benjamin

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🎙 INTERVIEW… France Ortelli

À chaque newsletter, je vous propose de découvrir le portrait et les idées d’une véritable plume “With Attitude”. Aujourd’hui, j’ai le plaisir de recevoir France Ortelli, qui écrit et réalise des documentaires, notamment pour l’émission Tracks sur Arte. Cette année, elle a publié Nos Cœurs Sauvages, un livre sur l’évolution de notre rapport à l’amour. Et ça tombe bien, car ça fait un moment que je voulais publier une édition sur le sujet !

Salut France et merci d’avoir répondu à l’invitation ! En préparant cette interview, j’ai regardé un certain nombre de reportages que tu as écrit et réalisé. Et ton style de journalisme m’a fait immédiatement penser au gonzo, notamment par tes nombreuses interactions avec les sujets que tu filmes. C’est pourquoi j’ai voulu commencer par une citation du maître en la matière, Hunter S. Thompson, qui disait « Le reportage gonzo allie la plume d'un maître-reporter, le talent d'un photographe de renom et les couilles en bronze d'un acteur ». Comme tu as étudié l’écriture, la réalisation, mais aussi le théâtre, je me demandais : lequel de ces trois arts est venu en premier ?

Déjà, je tiens à préciser que j’ai une sacrée paire de couilles (rires). Plus sérieusement, je pense que tout part de l’écriture — et je pense qu’Hunter S. Thompson serait d’accord avec ça. Parce qu’à la base tu veux raconter une histoire, mais pas comme les autres le feraient. Il y a des gens qui vont préférer la fiction, d’autres la réalité, qui peut être suffisamment forte pour nous donner des personnages et des univers très riches. Et à partir de là, le gonzo te sert à nuancer et prendre du recul, tout en restant assez subjectif. 

Mais quand tu interagis avec les personnages ou l’univers de ton documentaire, tu vas d’une certaine façon altérer la réalité de ce que tu filmes.

Je pense que c'est très dur de ne pas altérer la réalité. Même dans des papiers d’études hyper factuels, tu amènes de la subjectivité dès que tu choisis d’interpréter un chiffre par un angle spécifique. Et pour moi, c’est quand tu assumes cette subjectivité qu’il n’y a aucune ambiguïté. Cela demande aussi une vraie écoute de tes personnages pour ne pas laisser transparaître de jugements ou d’a priori. Quand Hunter S. Thompson écrit son livre après avoir passé deux ans avec les Hell’s Angels, il met de côté leurs opinions politiques — radicalement opposées aux siennes — pour se concentrer sur la description. C’est justement l’un des aspects de l’écriture que je préfère avec le documentaire, d’autant plus que tu peux ajouter des photos ou des séquences. Et il y a selon moi trois temps d’écriture avec ce format. D’abord, tu as le script qui commence dès que tu as trouvé ton sujet et identifié tes personnages. Puis tu as le tournage, pendant lequel tu cherches à capturer les images qui correspondent à ce que tu as décrit dans ta tête. Enfin tu as le montage, qui peut d’ailleurs t’amener à tout réécrire. Ça peut être parce que les idées de ton script de départ sont bouleversées, parce que le tournage t’a apporté de nouveaux éléments que tu n’avais pas anticipés, ou plein d’autres raisons. Donc ça fait vraiment pas mal d’écriture au final !

Sur ton site, tu décris ta démarche comme “explorer les frontières entre le réel et le politique, et trouver des histoires cinégéniques avec un fort potentiel narratif”. Du coup, tu t’y prends comment pour choisir tes sujets de reportages ?

Pour moi, c’est la conjonction de quatre éléments. Tout d’abord, il y a tes envies personnelles. Pour moi, ça a longtemps été les sports extrêmes — même si je n’ai pas fait tant de reportages sur le sujet. Après, il y a le hasard des rencontres. En ce moment, il y a un documentaire au cinéma qui s’appelle The Last Hilbilly. Les réalisateurs ont rencontré le personnage principal sur une aire d’autoroute aux États-Unis. Et c’est après être resté en contact pendant des années qu’ils ont décidé de lui consacrer un documentaire. Ce qui m’amène au troisième élément : les personnages et leur dualité. Dans The Last Hibilly, le mec se revendique comme le roi des ploucs. Sa communauté représente une frange infime des sympathisants pour l’extrême droite américaine. Pour autant, ce n’est pas le cœur du sujet. Et ça n’empêche pas non plus le mec d’être très touchant, avec une histoire personnelle compliquée à laquelle on peut même s’identifier. À mon échelle, j’essaye toujours de trouver des personnages plein de nuances et contradictions. Enfin, le dernier élément important selon moi c’est la recherche d’un certain univers — notamment visuel. J’avais tourné un documentaire sur les Amérindiens de Guyane, dans lequel le cadre a été une vraie source d’inspiration.

Justement, j’ai vu que tu avais tourné un peu partout dans le monde, notamment en Colombie, en Russie ou au Congo. Et depuis la sortie de ton documentaire Love Me Tinder en 2014, j’ai l’impression que tu as trouvé un sujet sur lequel tu as multiplié les projets, à savoir l’amour moderne au temps du dating. Qu’est-ce qui t’a fait prendre cette direction ?

Tout simplement parce que je n’étais jamais tombée amoureuse (rires). Bon, il y a une autre chose : c’est que quand tu es une meuf qui débute dans le journalisme, on ne va pas te confier des sujets de grand reporter sur le conflit israëlo-palestinien. Quand j’avais 25 ans, j’ai plutôt eu les papiers que personne ne voulait sur le pastafarisme ou le dating. Et en fait, tout a commencé avec un article des Inrocks sur l’application de rencontre Grindr, avec le portrait d’un de ses utilisateurs qui avait pour pseudo “Gros Outil”. C’est ce papier qui m’a fait m’intéresser à l’intimité des gens, un sujet d’autant plus fascinant qu’elle n’a jamais autant été en danger. Déjà, elle est en permanence exposée sur les applications, puis marchandée par toutes les boîtes dont le business est l’utilisation de nos données. Et surtout, c’est la première fois de l’histoire de l’humanité où l’on peut être amenés à vivre seuls. Dans les grandes villes, les célibataires sont de plus en plus nombreux. Il y a aussi de plus en plus de gens qui meurent seuls. Étudier l’intimité me donne l’impression de faire de la “micro-microéconomie” : ça dit beaucoup de choses sur la société dans laquelle on vit. L’autre aspect que j’aime beaucoup, c’est que tu peux faire pas mal de blagues avec ces sujets. Perso, j’aime bien me marrer et faire marrer les autres. Et c’est vrai que ces sujets te donnent une certaine marge de manœuvre pour la comédie et les petites anecdotes marrantes.

Oui, j’imagine bien (rires) ! D’ailleurs, je m’étais bien marré en regardant Love Me Tinder. Et je me disais aussi qu’avec toutes ces applis basées sur le texte, l’écrit a pris une place vraiment centrale dans nos vies sentimentales. Quelle est ta lecture de cette influence croissante de l’écriture dans nos relations ?

C'est vrai qu'aujourd'hui, on a tendance à se réfugier derrière l’écrit. On va préférer régler nos problèmes par messages pour éviter le contact humain. J’ai tendance à le faire moi aussi, même si c’est rarement une bonne idée. Alors certes, c’est cool parce qu’il y a de plus en plus de gens qui écrivent. D’un autre côté, tu as des ados pour qui être en couple se résume à s’envoyer des messages et photos toute la journée. J’ai eu l’exemple récemment avec le fils d’un ami. Il a 15 ans, il a une meuf depuis un an et ils s’écrivent tout le temps. Sauf qu’en un an, ils se sont vus... trois fois ! Ceci dit, il est amoureux et très heureux dans leur relation. Et je trouve ça juste fascinant. Il y a pas mal de gens qui pointent du doigt la modernité en résumant ça à des jeunes qui vont sur des applis juste pour baiser. Mais moi, je ne suis pas d’accord avec ça. Au contraire, je trouve que le dating nous a rendus extrêmement romantiques. On a développé une vision idéalisée de notre futur(e) partenaire. Et effectivement, l’écrit va jouer un grand rôle dans cette recherche — parfois même plus important que le fait de se voir. 

Ça me rappelle un portrait du New York Times que j’avais vu passer il y a quelques années sur une femme qui s’appelle Meredith Golden et qui est une ghostwriter spécialisée dans le dating. Alors évidemment, elle s’adresse à une clientèle très aisée avec un tarif qui s’élève à plusieurs milliers de dollars par jour. Est-ce que tu verrais ce genre de services se démocratiser dans le temps, notamment via des IA conversationnelles très avancées comme GPT-3 ? Et surtout, penses-tu que ce serait une bonne chose ?

En soi, il y a déjà un peu ça aujourd’hui. Certaines applis te proposent déjà des messages pré-écrits, d’autres vont t’interdire de ghoster, ou t’envoient des rappels pour que tu écrives à tes matchs. Perso, je comprends tout à fait que des gens aient besoin de ça. Quand tu viens de divorcer après vingt ans de mariage, tu dois tout réapprendre et tu ne maîtrises pas du tout les codes du dating. Et puis au-delà de l’écriture, j’imagine qu’il y a tout un volet coaching : comment choisir ses photos, comment se présenter. Après, il y a quand même une certaine barrière à franchir pour se résoudre à payer pour ça — surtout quand c’est aussi cher. Ce qui serait plus souhaitable, c’est qu’on se concentre plus sur l’apprentissage que la délégation.

Il y a justement un article génial de mon blog préféré Wait But Why sur le sujet. Celui-ci dit que la société a toujours été très mauvaise pour nous éduquer sur le volet sentimental, et ce pour plusieurs raisons. Il évoque notamment les nombreux jugements et biais cognitifs de notre entourage, le fait qu’on nous préfère souvent malheureux dans une relation plutôt que célibataires, ou encore cette tendance à nous pousser vers le ou la première venu(e) passé un certain âge. Alors, il y a beaucoup de choses qui sont en train de changer grâce à des mouvements comme le féminisme, et sur des sujets essentiels comme le consentement. Selon toi, l’éducation sentimentale a-t-elle sa place à l’école ?

C’est vrai qu’il y a de nombreux sujets et un énorme chantier. Avant les gens dansaient la valse, puis le rock, mais c’étaient des danses à deux. Aujourd’hui, j’ai cette impression qu’on adopte chacun une danse plus contemporaine, plus individuelle. Sauf que c’est devenu plus difficile que jamais de danser à deux sans se marcher sur les pieds. Et avec l’effondrement de la vision longtemps idéalisée du couple, il y a une chose pour moi essentielle à apprendre aux enfants : c’est d’être capables de se sentir heureux et épanouis en étant seul. Parce qu’il est bien mignon le prince charmant, mais c’est un concept qui fait beaucoup de mal quand tu sais qu’un mariage sur deux finit en divorce. Alors forcément, c’est un constat triste mais néanmoins réaliste dans un contexte de fragmentation de la société. Et je ne dis pas que c’est mieux d’être seul. Seulement, quand ça arrive il faut réussir à l’intégrer et l’accepter pour ne pas se sentir mal à cause de ça. Il y a une belle illustration dans Jigsaw, un sketch que j’adore de l’humoriste américain Daniel Sloss. Pour lui, si l’on ne s’aime qu’à 20%, alors il ne faut pas tout miser sur une relation dans laquelle on risque de n’être aimé qu’à 30% par son ou sa partenaire. La première étape serait d’apprendre à s’aimer d’abord soi-même à 100% — en particulier quand on est célibataire. C’est dangereux de voir le couple comme un statut qui nous transcende. Mieux vaut plutôt le voir comme la cerise sur le gâteau.

C’est comme si on prenait l’amour comme acquis, alors que c’est bien plus compliqué que ça aujourd’hui. Tu viens justement de publier un livre sur le vertige du choix amoureux qui s’appelle Nos Cœurs Sauvages aux Editions Arkhé. Et forcément, la première chose qui m’a interpellé, c’est son titre. Pourquoi avoir choisi le mot “sauvage” ?

Je trouve qu’on est entrés dans une phase de dédomestication du couple — et notamment de la femme. Le foyer n’est plus au centre du couple comme autrefois. Donc j’utilise le terme de “sauvage” en opposition à celui de “domestique”. Il y a aussi une connotation animale, avec cette idée de se jauger comme des bêtes sauvages et de ne pas savoir comment se comporter vis-à-vis de l’autre. C’est également relié à notre intimité, jetée en pâture à des entreprises qui finissent par se l’accaparer. Et dans un contexte où les frontières entre image publique et vie privée sont de plus en plus poreuses, il y a aussi cette tendance à se replier sur son intimité. Au-delà des applis, ça a été prouvé que les rencontres se font davantage dans l’entre-soi qu’auparavant, que ce soit au travail ou dans ses cercles d’amis plutôt qu’au bar avec des inconnus. Le livre parle aussi de cette nouvelle génération d’adolescents qui passent de plus en plus de temps dans leur chambre, seuls avec leur téléphone. Donc d’un côté on a bradé notre intimité à des entreprises privées, et de l’autre on a tendance à défendre davantage notre territoire et à avoir plus de mal à aller vers l’autre.

J’ai l’impression qu’il y a aussi un rejet croissant de la binarité au sens global. D’un côté, tu as des identités et préférences sexuelles plus facilement considérées et acceptées comme fluides. De l’autre, on voit certains piliers comme le mariage, la monogamie ou la parentalité aujourd’hui plus que jamais remis en question. Alors je voulais finir cette interview en te demandant : penses-tu que l'amour est amené à garder une place toujours aussi centrale dans nos vies ?

Il y a une chose que j’ai tendance à observer, notamment chez les jeunes, c’est le fait de diviser ses sources d’amour entre vie sentimentale, relations amicales, activité sexuelle, rencontres virtuelles ou encore spiritualité. L’idée, c’est de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et de compenser ses besoins entre ses différentes sources. Et à mes yeux, aller puiser dans toutes les sources d’amour possibles est une bonne recette pour être heureux.

Et voilà qui me semble une excellente conclusion pour cette belle conversation. Merci beaucoup France, d’autant plus que ça faisait longtemps que je voulais publier une édition sur ces sujets qui nous concernent tous. Je te dis à très bientôt !

4 reportages réalisés par France :


🔮 KNOWLEDGE IS POWER… Maintenant vous savez !

Creators, creators everywhere!

Gros Doss’ : Vous avez été nombreux à aimer l’interview de Patrick Rivera de la dernière édition. Si vous voulez aller plus loin, sachez que le fonds Andreessen Horowitz a regroupé les meilleures lectures sur ces sujets ici et . Dans un autre registre, Usbek & Rica a publié une VRAIE recherche sur la consommation énergétique du Bitcoin qui m’a fait voir son impact environnemental sous un autre jour. Spoiler : oui, un jour meilleur !

Mon Petit Projo : Elle l’avait évoqué dans notre interview (cf. PWA #35), Sari Azout vient de lancer un projet d’écriture entre crowdfunding et partage de savoirs. Ça s’appelle Ghost Knowledge et le principe est de commander des articles aux plumes qu’on n’entend pas assez. Faites vos jeux !

Dream Team(s) : L’auteur de la newsletter Not Boring, Packy McCormick a encore frappé avec un article dont il a le secret. Le (vaste) sujet est ni plus ni moins que le futur du futur du travail. Et non, ce n’est pas une typo.

Original Gangsters : Ben Thompson est l’auteur de la newsletter payante Stratechery qui a inspiré la création de Substack. L’annonce de sa plateforme open-source Passport fait office de véritable contre-attaque. Côté podcast, Harry Stebbings, créateur de Twenty Minute VC, vient d’annoncer son fonds de 140 millions de dollars — à seulement 24 ans.

Mondes parallèles :


🎣 PETITES ANNONCES… Missions freelances & CDI

Pour relayer une mission freelance ou une offre en CDI : benjamin.perrin.pro@gmail.com


🗣 MEANWHILE… L’actu de la communauté

Et vous, ils ressemblent à quoi vos projets du moment ? Écrivez-moi pour m’en parler et apparaître dans la prochaine édition : benjamin.perrin.pro@gmail.com


DERNIÈRE CHOSE…

Ce mois-ci, j’ai reçu une chouette proposition : celle de rejoindre un casting impressionnant d’intervenants pour Horizons, un programme d’entrepreneuriat dans les médias lancé par Creatis. La liste complète est juste ici et l’une des prochaines invitées de la newsletter en fait partie.

Sur ce, j’espère que vous avez aimé cette nouvelle édition — n’hésitez pas à m’écrire pour me le dire 😊 — et d’ici la prochaine…

May the words be with you,

Benjamin

P.S : Retrouvez toutes les newsletters précédentes dans l’archive de Plumes With Attitude. Et si vous avez aimé cette édition, n’hésitez pas à la partager autour de vous, ainsi qu’à vous abonner pour recevoir les suivantes par e-mail.