De l'autre côté du miroir

PWA #35 avec Sari Azout

Si les blagues les plus courtes sont les meilleures, alors les newsletters les plus longues sont mes préférées.

Il y a un un peu moins d’un an, mon interview-fleuve avec Thierry Keller marquait un véritable tournant pour Plumes With Attitude. Avec pas moins d’une heure et demie de conversation résumées en une vingtaine de minutes de lecture, le Directeur des Rédactions d’Usbek & Rica est devenu le détenteur — toujours invaincu — du record de l’édition la plus dense de l’histoire de ma jeune newsletter.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si on a laissé l’enregistrement tourner plus longtemps que prévu : le (nouveau) futur est un sujet fascinant. Un an plus tard, j’ai comme l’impression que son édition a désormais une petite sœur.

Imaginez une heure de conversation avec l’une des personnes qui vous influence le plus dans l’écosystème actuel de créateurs. C’est ce qui m’est arrivé il y a un peu plus d’une semaine. Et c’est précisément ce que je vous propose de découvrir aujourd’hui.

En vous souhaitant une bonne lecture,

Benjamin

Plumes With Attitude est une newsletter sur l’écriture sous toutes ses formes. Si vous avez envie de suivre cette publication, abonnez-vous pour recevoir les prochaines éditions.


🎙 INTERVIEW… Sari Azout, fondatrice de Startupy

À chaque newsletter, je vous propose de découvrir le portrait et les idées de véritables plumes “With Attitude”. Aujourd’hui, j’ai l’immense honneur de recevoir Sari Azout, une personne que j’admire énormément et qui est l'auteure de ma newsletter préférée, Check Your Pulse. Elle fait partie de ces gens qui me donnent l’impression de savoir avec un temps d’avance ce qui va se passer demain, le tout en gardant les pieds sur Terre (c’est important). Autant dire que tous les ingrédients sont réunis pour un “rabbit hole” dont elle a le secret. Alors je vous laisse suivre le lapin blanc à votre rythme et vous retrouve de l’autre côté du miroir.

Hello Sari, et un grand merci pour avoir accepté cette interview ! C'est un immense plaisir de te recevoir comme invitée de Plumes With Attitude et je peux te dire que j’attendais ce moment depuis longtemps (rires). Je te suis depuis quelques années déjà et je t’ai connue via Check Your Pulse, que tu décris comme "une newsletter tech pensée pour se sentir plus humains". Tu me racontes comment ce projet a commencé ?

Je lis énormément sur Internet. J'adore apprendre de nouvelles choses, prendre des captures d'écran de mes découvertes et suivre des rabbit holes sans savoir où ça va me mener. Avant d'avoir une newsletter, j’avais pour habitude de publier chaque semaine sur Instagram des récaps de tout ce qui avait pu m’inspirer sur Internet. Mais comme tu te doutes bien, ce n'est pas une plateforme pensée pour encourager la réflexion. Quand tu fais défiler un flux d’information sans fin, il n'y a de place pour ni pour lire des articles de fond, ni pour les remettre en perspective dans un contexte donné. Donc j'ai gardé l'idée de partager mes inspirations mais je suis passé au format newsletter sur Substack. Si tu remontes aux premières éditions, tu verras qu’aux débuts de Check Your Pulse, il y avait surtout des liens. À noter aussi que je suis née et que j'ai grandi en Colombie. L'anglais n’est donc pas ma première langue. Et il y a encore quelques années, j’avais encore pas mal d'insécurités autour de ma capacité à pouvoir écrire pour une audience anglophone. Je ne me voyais d’ailleurs pas comme quelqu’un de particulièrement à l’aise à l’écrit. Donc je suis très heureuse que cet exercice de curation m'ait encouragé à développer mes propres idées.

Et comment as-tu choisi ce prisme des technologies qui nous aident à nous sentir plus humains ?

J’ai longtemps eu cette impression que dans les médias, la technologie est souvent traitée comme comme une fin en soi. Comme si on prenait pour acquis le fait que tout ce qui est construit avec du code est source de progrès. Mais peut-on vraiment parler de progrès quand il est par exemple question de drones ? Sur ce sujet en particulier, cela me semble vraiment difficile de dire que c’est une technologie dont on “bénéficie”. Même dans la littérature autour des cryptos, il y a une véritable fascination pour leur potentiel technique mais le volet humain est souvent relégué au second plan. Comme si on perdait de vue le plus important, à savoir comment ces technologies vont affecter nos vies. Je voulais donc que Check Your Pulse nous incite à avoir des conversations moins intimidantes et plus accessibles autour de la technologie, en remettant l’humain au cœur du propos.

Je n’avais jamais réussi à me l’expliquer, mais c’est sans doute pour ça je considère Check Your Pulse comme ma newsletter préférée. Déjà, c’est de loin la publication dans laquelle je vais cliquer sur le plus de liens tant ils sont choisis avec soin. Et je pense que c’est lié à ce qui est selon moi l’élément central — et souvent sous-estimé — d’un travail de curation : le goût. Et je dois dire que j’ai toujours trouvé que tu avais ce talent, probablement le plus développé parmi les créateurs que j’ai pu suivre au cours de ces dernières années. Alors dis-moi, comment as-tu cultivé ce goût pour la curation ?

Tout d'abord, merci pour ce beau compliment ! J’aime partager les choses qui me marquent et c'est toujours un plaisir de savoir qu'elles résonnent chez d'autres personnes. Ça me tient particulièrement à cœur de respecter le temps et l’attention de mes lecteurs. Je mets donc la barre haut pour tout ce que je partage. J’ai d’ailleurs tendance à considérer que moins il y en a, mieux c'est. La question qui m’obsède le plus, c’est de savoir quoi enlever, là où la plupart des médias cherchent plutôt quoi ajouter. Ça s’explique notamment par le fait que le modèle économique traditionnel de la création de contenus repose sur l’abondance et non la rareté. Ce n’est pas mon créneau. Et c'est pour cette raison que je refuse d’être soumise à un calendrier de publication. Je ne veux pas me tracasser à l’idée de ne pas trouver suffisamment de choses dignes d’être partagées — ce qui serait sans doute un problème récurrent si j’avais un rythme de publication hebdomadaire. Je refuse de m’infliger ce genre de pression, qui pour moi n’en vaut pas la peine.

Ça me rappelle cette présentation dans laquelle tu disais qu’il ne faut pas dramatiser quand on n’a rien à publier, et qu’au fond c’est tout à fait normal.

J’aime comparer l'histoire du progrès humain à l’évolution de notre façon de publier l’information. Nous sommes passés de l'oral à l'écrit, avec une industrie des médias encore aujourd’hui principalement financée par la publicité. Malgré l'avènement de la passion economy, des millions de personnes qui ont sans doute plein de choses à partager se retrouvent laissées de côté. Certaines ne se trouvent pas assez légitimes pour écrire, d’autres ne veulent pas s’engager sur un rythme de publication donné. Mais que se passerait-il si on encourageait financièrement ces personnes à partager leurs idées de façon plus ponctuelle ? Je travaille en ce moment sur une expérience pour explorer de nouveaux modèles économiques qui vont dans ce sens.

J'ai hâte d'en savoir plus ! J'ai d’ailleurs vu que tu avais participé à l’expérience $WRITE sur Mirror.xyz. Tu penses que l'avenir de la publication en ligne, il ressemblera à ça ?

L'équipe derrière Mirror.xyz est en train de construire une alternative décentralisée à Substack dans laquelle auteurs et lecteurs voient leurs intérêts alignés pour développer ensemble la plateforme. C’est un projet qui est encore à ses débuts. D'après ce que j’en ai retenu, tu gagnes des tokens en fonction de la valeur que tu apportes au réseau. Et bien sûr, la valeur du token va augmenter au fur et à mesure que la plateforme va se développer. Et là où Substack prend 10% des revenus d'une publication payante et ne peut pas empêcher les auteurs de quitter la plateforme pour une alternative moins coûteuse, Mirror.xyz donne à tout le monde une vraie raison de rester grâce à cette création de tokens. Et je suis intimement convaincue que la promesse fondamentale de la crypto, c’est ça. Pouvoir créer, partager et échanger de la valeur de façon très granulaire avec ta communauté a de grandes chances de tout changer.

Ça m'évoque un tweet de Balaji Srinivasan qui m’avait particulièrement marqué. Il disait que l'investissement avait toutes ses chances de devenir la compétence la plus répandue au XXIème siècle. Et force est de constater qu’entre l'explosion des cryptos, le mouvement WallStreetBets qui a fait les gros titres cette année et l'engouement récent autour des NFTs (non-fungible tokens), ça me semble plutôt bien parti pour se vérifier.

Ce que je trouve fou, c’est que la finance est aujourd’hui partout — notamment là où on ne l’attend pas. Avec les NFTs, on a cette impression de pouvoir désormais acheter et posséder tout type de contenu : un tweet, une œuvre d'art au format digital, des designs à collectionner, etc. Ce qui m'inquiète, c’est qu’il y aura sans doute beaucoup d'appelés pour peu d’élus, et donc qu’il sera probablement très difficile d’en vivre en tant que créateur. Car le volet financier n’est qu’une proposition de valeur parmi d’autres pour ces tokens. Packy McCormick, auteur de la newsletter Not Boring, avait publié une édition sur l’importance du capital social dans les choix d’investissements des business angels, parfois même au-delà des retours financiers. Ça rejoint le concept de “patronage” créé par Jesse Walden, qui est justement cette démarche de soutenir un créateur, avec une perspective de bénéfice potentielle mais pas forcément essentielle. Car tout est une question de statut. Que signifie mon investissement dans cette start-up ? Quel est mon intérêt à dire que je crois en cet entrepreneur ? Quel est le signal que ça renvoie ? Sans oublier que si beaucoup d’investisseurs ont cette approche, c’est aussi parce qu’ils sont déjà riches. Donc je pense que la question du capital culturel ne doit pas être mise de côté. Et ça vaut bien sûr pour les cryptos et les NFTs. Comme je te le disais plus tôt, j’ai grandi en Colombie. Et quand j’allais aux États-Unis l’été avec ma famille, ça m’est déjà arrivé de ramener une paire de baskets qu’on ne pouvait pas trouver dans mon pays. Et forcément, il y a une certaine fierté à les porter à la rentrée. Si je te parle de ça, c’est parce que cette dynamique auparavant réservée au monde physique a désormais son équivalent en ligne. Après tout, poster une photo sur Instagram aura toujours plus de portée que de montrer sa nouvelle paire de baskets à la récré. Pour moi, cette logique est au cœur de l’engouement actuel autour des NFTs.

Il suffit d’aller sur Twitter pour s’en rendre compte. Que ce soit via les avatars CryptoPunks côté NFTs ou les yeux qui crachent des lasers pour le Bitcoin, les investissements et croyances s’affichent jusqu’en photo de profil. Et effectivement, ça en dit long sur la dimension identitaire associée. On retrouve d’ailleurs cette esthétique assez cryptique dans le branding de Startupy, qui m’évoque lui aussi la culture meme, ainsi qu’une esthétique présente dans certains projets cryptos et NFTs. Ma transition est donc toute trouvée (rires). Tu décris Startupy comme “le croisement entre Roam, Wikipedia, Substack et Product Hunt”. Autant dire que tu as toute mon attention ! Peux-tu commencer par m’en dire plus sur l’idée derrière sa création ?

Comme je le disais plus tôt, je passe beaucoup de temps à lire et à creuser plein de sujets sur Internet. Et comme tout le monde, j'ai tendance à oublier une grande partie de ce que je lis. Donc c’est difficile d'obtenir des intérêts composés sur les contenus que je lis si je ne fais pas derrière un travail d’archivage. À côté de ça, je discute aussi avec pas mal d’entrepreneurs. Et quand ils me partagent leurs enjeux du moment, ça m’arrive souvent d’avoir des lectures à leur recommander. Sauf que penser à un article c’est bien, mais le retrouver c’est mieux (rires). Et ce n’est pas toujours facile. J'ai donc commencé à créer ma propre base de connaissances, qui fonctionne comme un petit Google à moi. Au début, c’était une simple archive des start-ups que je suivais et du contenu que je lisais, avec l’idée de les retrouver facilement. Et puis un jour, je me suis dit que ce que je construisais ressemblait à une sorte de moteur de curation à la demande, avec une architecture d'information radicalement différente de celle à laquelle on est habitués. Sur Internet, on consomme la plupart du temps l'information de façon récréative. Tu vas sur Twitter et tu tombes sur des idées incroyables. Mais si tu ne les mets pas de côté pour ce fameux moment où tu en auras besoin, il y a peu de chance pour que ces idées aient un véritable impact sur tes projets et activités. C’est en partant de ce point que je me suis mise à réfléchir à ce que serait la façon idéale de consulter ces informations. J’avais envie d’accessibilité, de sérendipité, et aussi de collaboration. Prenons l’exemple de quelqu’un qui s'intéresse à l'avenir des restaurants. Il pourrait par exemple commencer par cet épisode du podcast de Patrick O'Shaughnessy, puis faire des recherches sur l'invité en question, voir ce qu'il a écrit d'autre, trouver une start-up dans laquelle il a investi, se renseigner sur ce que devient cette entreprise, et ainsi de suite. Au final, cette personne va faire de la créativité combinatoire et appliquer le fruit de ses recherches à ses projets. Sauf qu’avec les architectures d'information actuelles, qui sont basées sur des technologies d'interruption, tu vas te laisser distraire facilement — et donc être détourné de tes objectifs à tout moment. Aujourd’hui, on ne dispose pas des outils de réflexion pour passer à la vitesse supérieure. L’enjeu est donc de déterminer comment passer de l’interruption à l’outil de réflexion. Les deux problèmes fondamentaux à ce niveau, c’est l'abondance de l'information, qui nécessite une curation, et la structure de l'information, qui nécessite une meilleure architecture pour consommer cette information. D’où ma volonté de faire de Startupy un réseau de connaissances qui sera amené à être alimenté par une communauté. L’idée, c’est de ne pas se sentir obligés de s’abonner à une centaine de newsletters qui vont interrompre nos journées, mais plutôt d’aller chercher du contenu sur des sujets donnés au fur et à mesure de nos besoins et disponibilités. Enfin, je suis très attachée à l’idée que Startupy soit vecteur de sérendipité. Car pour moi, l'une des ressources les plus sous-utilisées aujourd’hui, c’est le temps que les gens peuvent passer sur Internet sans être inspirés.

Je ne peux m'empêcher de penser à la Pensine de Dumbledore dans Harry Potter (rires). La différence majeure, c’est que tu voudrais que le contenu de Startupy soit alimenté par une communauté. Peux-tu m'en dire plus à ce sujet ?

En fait, le MVP (Minimum Viable Product) de Startupy c’est une base de données que j'ai créée sur Airtable. Mais l’ambition, c’est d’ajouter une dimension “multijoueur”. La prochaine étape, ça va être de sélectionner les personnes qui veulent rejoindre ce collectif de curateurs. Parce que l’enjeu, c’est de faire que cette base de données devienne toujours plus complète et pertinente au fil du temps. Mon rêve, c’est de construire un endroit où une communauté puisse travailler sur ce qu’elle aime — et soit récompensée pour ça. C'est pour ça que je trouve les projets basés sur la décentralisation aussi fascinants à observer. Traditionnellement, les plateformes sociales comme Twitter comptent sur le contenu généré par ses utilisateurs pour créer des effets de réseaux. Sauf qu’en plus d’exploiter nos idées et notre créativité, on nous sert de la publicité. Mais que se passe-t-il quand tu récompenses les utilisateurs au lieu d’utiliser leur contenu gratuitement ? Je pense qu’aujourd’hui, le travail de curation n’est pas reconnu à sa juste valeur. Pour moi, la curation c’est déjà de la création. Ça ne consiste pas seulement à partager des liens par dizaines. Un vrai travail de curation s’évalue dans un contexte donné : qu'est-ce que ce lien va me dire sur des tendances sociétales plus larges ? qu'est-ce qui est véritablement important dans cet article ? Si la curation semble si déconsidérée aujourd’hui, c’est parce qu’on met trop de choses derrière ce mot. 

Je suis entièrement d’accord avec toi. En tout cas, voilà qui attise ma curiosité ! Tu as déjà commencé à travailler avec des curateurs ?

Le produit est encore en développement et devrait être prêt dans quelques mois. On va bientôt lancer une première cohorte pour poser les fondations de la communauté. J’ai envie de questionner le statu quo sur beaucoup de choses avec ce produit. Et l'un des premiers volets auquel on veut s’attaquer est la friction utilisateur. Aujourd’hui, la plupart des plateformes sociales n'en ont aucune pour ce qui concerne la création. Tout le monde peut publier sur Twitter, tout le monde peut écrire sur Medium, tout le monde peut envoyer sa newsletter depuis Substack. Je suis curieuse à l’idée de renverser cette situation et de me demander ce que serait le niveau de friction idéal pour Startupy. Sur Twitter, 90% des tweets sont créés par 5% des comptes. Alors pourquoi ne pas construire un produit pour ces 5% ? Startupy n'est pas conçu pour des utilisateurs qui veulent juste “voir ce qui se passe”. On essaye de repenser beaucoup de choses en partant des principes premiers. Et notre premier enjeu est de déterminer à qui donner les clés de la curation.

Je trouve ça juste fascinant ! Et comment comptes-tu qualifier, sélectionner, et faire en quelque sorte... la curation des curateurs ?

Ce qui est marrant, c’est que plus tôt dans la conversation tu évoquais le goût. Et justement, la première ébauche de notre processus de candidature est basée sur comment identifier le bon goût chez un curateur. Alors bien sûr, notre définition de ce qu’on met derrière “bon goût” va évoluer avec le temps, ainsi que les signaux auxquels on va être réceptifs pour l’évaluer. Jusqu’ici, on posait surtout des questions du style, quels sont les écrits qui ont changé ta vie ? Quel est le dernier rabbit hole dans lequel tu t’es embarqué ? On essaye de trouver des curateurs qui ont un certain talent pour trouver et contextualiser des ressources passées sous le radar. Je n’ai pas spécialement envie que Startupy devienne une plateforme où on retrouve les lectures recommandées par Ben Thompson par exemple. Je l’imagine plutôt comme un endroit où on découvrirait des trésors sélectionnés par des personnes qui ont du goût mais ne sont pas nécessairement connues. Donc l’enjeu est de mettre le curseur au bon endroit.

Tu as mentionné plusieurs fois le terme de "rabbit hole", qui est d’ailleurs au cœur de la marque Startupy. Mais n'y aurait-il pas là une sorte de contradiction avec ce que tu disais sur le respect du temps des gens sur Internet ? 

C'est une excellente question ! Pour moi, la meilleure façon de savoir si tu es en train de perdre ton temps sur Internet ou si tu es dans un rabbit hole, c’est de savoir si, oui ou non, tu te sens dans un état de flow. Par exemple, Twitter va tantôt m’inspirer, tantôt me faire rire. Mais mon cheminement de réflexion sera constamment perturbé. Et c’est ça la différence avec les rabbit holes auxquels je fais allusion dans Startupy. Prenons un autre exemple qui m'est en ce moment très familier. Ces derniers temps, je me suis beaucoup demandée comment faire grandir sainement une communauté avec une forte modération du contenu. Ce que je veux encourager, c’est de rechercher sur la Startupy ce que des curateurs recommandent autour de l'histoire de la censure, des réseaux sociaux et de la modération. Et si tu as une intention en tête (ici de répondre à une question), alors c’est un rabbit hole. Ce qui va changer, c’est que tu vas choisir de t’exposer à plein de contenus variés autour d’un sujet donné. Donc il s'agit plutôt de recherche avec sérendipité que de divertissement avec interruptions. Ça n’a rien à voir avec des plateformes qui valorisent la viralité, les réactions à chaud et les phrases sorties de leur contexte. Car leur but premier n’est pas d’enrichir notre réflexion. Alors que promouvoir le rabbit hole, c’est encourager l'état de flow, la concentration et le développement de nouvelles idées. Et pour moi, c’est une approche saine de la consommation de contenus.

Tu prêches un convaincu ! Je voulais juste me faire l'avocat du diable (rires). Depuis qu’on a commencé l'interview, tu as mentionné plusieurs habitudes toxiques comme le scrolling sans fin, notre tolérance — souvent inconsciente — aux interruptions, ainsi que toutes ces heures passées sur Internet sans être particulièrement inspirés. Ce qui m’amène à te demander, quels sont tes recommandations pour avoir une approche plus saine de la consommation de contenus ?

Sur Internet, on est toujours encouragés à consommer plus de contenu. Sauf que notre ressource rare c’est le temps — et non l'information. Donc ce que je recommande, c'est de passer d'une approche de consommateur à une démarche de créateur. Parce que quand tu mets une intention au service de tes projets et ambitions, tu vas passer moins de temps à absorber les idées des autres pour te concentrer sur le développement de tes propres réflexions. À mon échelle, je me suis mise à Hey pour mes e-mails. Et depuis, toutes mes newsletters tombent directement dans un dossier que je n'ouvre qu'une fois ou deux par semaine. Ça me permet de ne pas être interrompue quand je travaille. Et c’est un vrai soulagement d’avoir une boîte de réception vide la plupart du temps. En plus de ça, j’ai configuré une réponse automatique pour indiquer aux personnes qui m’écrivent que j'aime avoir du temps pour réfléchir plutôt que répondre à des e-mails, et donc que je ne vais probablement pas répondre tout de suite. Je trouve ça important parce qu’à l’époque de Clubhouse, on développe ce réflexe de vouloir tout faire immédiatement en raison de l'instantanéité de ce genre d’application. Personnellement, je vois plus Internet comme un endroit où tout devrait être accessible à la demande… quand on en a besoin. Je ne suis pas intéressée par une nouvelle application qui va m’empêcher de passer du temps avec ma famille. On ne devrait pas ressentir de FOMO quand on rate une room sur Clubhouse ou quand on n’a pas lu la dernière newsletter dont tout le monde parle sur Twitter. C'est la thèse principale derrière Startupy : dénicher les trésors d’Internet et les mettre de côté jusqu’à ce qu’on ait le temps de s’y intéresser. Je suis convaincue que la plupart des problèmes sur Internet peuvent être résolus par le design. Et je pense que de plus en plus de produits seront créés en prenant en compte la notion du bien-être de l’utilisateur.

En parlant de l’Internet de demain, j’aimerais conclure cette interview en te demandant ton avis sur la question. Parmi toutes les tendances actuelles, quelles sont selon toi celles qui sont là pour rester, disons jusqu’à la prochaine décennie ?

Je vois trois tendances majeures se dessiner. Tout d’abord, je pense qu'il ne faut pas sous-estimer le fait qu’une grande majorité de personnes n’a encore jamais gagné d’argent sur Internet. Je pense que ça va vite changer et que la part de nos revenus générés en ligne va augmenter. Il y a dix ans, on n’aurait jamais imaginé que des adolescents pourraient être payés pour streamer leurs sessions jeux vidéos. Ou encore que des créateurs comme Jack Butcher vendraient des visuels sous forme de NFT pour plusieurs dizaines de millions de dollars en cryptos. Je suis convaincue que la jeune génération va repousser toutes les limites connues de la création en ligne, ce qui devrait avoir un impact certain sur la nature du marché du travail. La deuxième partie de ma réponse concerne les liens que l’on développe sur Internet. La première vague consistait essentiellement à amener nos amis sur Facebook et à interagir en ligne avec des personnes que l’on connait déjà. Mais c'est une approche extrêmement limitée du potentiel d'Internet. Ce qui me semble plus intéressant à observer, ce sont ces liens que l’on développe avec des personnes rencontrées en ligne. Pour prendre un exemple concret, tu m’as découverte sur Substack, puis on a commencé à discuter sur Twitter. Aujourd’hui, on fait cette interview pour ta propre newsletter. Et tu as beau être Français et habiter à Paris, et moi Colombienne et vivre à Miami, on a très certainement plus d’intérêts en commun que je peux en avoir avec certains amis avec qui j'ai grandi. Je suis persuadée qu’il y a encore tant à faire pour encourager les gens à développer de nouveaux liens et potentiellement créer des choses ensemble. Et ça va être un domaine fascinant à observer ! Le potentiel d'Internet en tant que moteur de sérendipité et même d'amitié n'en est qu'à ses débuts. Enfin, l’enjeu le plus important est de s'assurer que plus de personnes bénéficieront de toute la valeur créée sur Internet. Au cours de la dernière décennie, la plupart de nos interactions en ligne étaient transactionnelles : une entreprise nous met à disposition un service pour lequel on paye avec de l’argent ou notre attention. Reste que cette relation est beaucoup plus complexe que ça, dans la mesure où on n’est pas seulement des consommateurs mais aussi des créateurs. Typiquement, je suis une grande consommatrice de Twitter. Seulement, je tweete moi aussi et donc j'ajoute de la valeur au réseau à mon échelle. C’est pour ça que j’ai beaucoup d’enthousiasme pour tous ces projets qui repensent Internet selon les principes premiers. Je suis très curieuse de savoir à quoi vont ressembler les modèles économiques de demain, surtout dans un monde où les frontières vont continuer à se brouiller entre fournisseurs et utilisateurs, médias et plateformes, consommateurs et créateurs, etc. La beauté d’Internet est beaucoup plus nuancée et sophistiquée qu’on ne veut le penser. Et il devrait en être de même pour la répartition de la valeur entre tous ceux qui la créent.

Voilà qui me semble être une conclusion parfaite pour clore cette interview en beauté. Sari, je te dois un grand MERCI ! C’était encore mieux que ce que j’aurais pu imaginer — et pourtant mes attentes étaient déjà hautes (rires). Je vais suivre Startupy de très près et j’ai hâte de voir ce que tu nous réserves. Alors à très bientôt !

5 projets sous le radar à surveiller selon Sari :

  • SourceCred : “Un outil pour mesurer et récompenser la création de valeur au sein d’une communauté. À l’heure du grand unbundling de Facebook et de la montée en puissance des groupes de niches, c’est un produit qui vient récompenser un travail réalisé par les utilisateurs qui est longtemps resté invisible par le passé.”

  • FWB : Une communauté Discord à l'intersection des cryptos et de la culture, basée sur un social token. C'est l'une des expériences les plus fascinantes que j'ai vues dans cet espace.”

  • Juice : “Un fonds d’investissement pour créateurs. On a besoin de plus de solutions pour investir directement dans les personnes en qui l’on croit. Et celle-ci est prometteuse !”

  • Ghia : Le meilleur substitut à l’alcool à ma connaissance ! Le goût, la marque, l’exotisme : je suis convaincue que cette marque deviendra une référence dans sa catégorie (note : j’ai investi dans le projet).”

  • Ghost Knowledge : “C’est le projet que j’évoque en début d’interview. Stay tuned!


🎣 PETITES ANNONCES… Missions freelances & CDI

Pour relayer une mission freelance ou une offre en CDI : benjamin.perrin.pro@gmail.com


🗣 MEANWHILE… L’actu de la communauté

Et vous, ils ressemblent à quoi vos projets du moment ? Écrivez-moi pour m’en parler et apparaître dans la prochaine édition : benjamin.perrin.pro@gmail.com


DERNIÈRE CHOSE…

J’ai le grand plaisir d’avoir été invité par l’équipe de Maria Schools à parler newsletters aux côtés de Chloé Thibaud, des Glorieuses.

Ça se passe demain à 18h sur Clubhouse. Faites-moi signe si vous pensez venir ! ✌️

May the words be with you,

Benjamin

P.S : Retrouvez toutes les newsletters précédentes dans l’archive de Plumes With Attitude. Et si vous avez aimé cette édition, n’hésitez pas à la partager autour de vous, ainsi qu’à vous abonner pour recevoir les suivantes par e-mail.